Séraphin agbahoungbata, interview avec le Héraut, situation universitaire, intendant de la présidence, Bénin

À CŒUR OUVERT AVEC SÉRAPHIN AGBAHOUNGBATA : «Le banditisme d’État a gangréné le campus»

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Combattant des premières heures, figure de proue du syndicalisme universitaire, quoiqu’on dise, l’histoire retiendra son nom: Séraphin Agbahoungbata. Cet étudiant des années 90 qui a fait trembler l’université. Le seul ayant brigué deux fois de suite le poste de président du bureau exécutif de la fédération nationale des étudiants  du Bénin (FNEB). Malgré le temps, les péripéties et les humiliations les plus extrêmes, sa fougue demeure inaltérable et sa conviction idéologique est plus raffermie.

À travers cette interview, il parle du syndicalisme à l’université, de sa vie, de la politique au Bénin et des nouveaux défis qui interpellent la jeunesse béninoise. C’était en 2002 à l’occasion des 15 ans du Journal Le Héraut.

Présentez-vous à nouveau à la communauté universitaire.

Je suis Séraphin AGBAHOUNGBATA. -Je ne sais vraiment pas où commencer – Je suis venu au campus vers les années 1983 -1984, un peu après ma mission d’enseignement que j’ai effectuée à Banikoara. J’ai eu le Bac en 1982. J’ai été responsable de mon amphi en première année, et en deuxième année en 1986. Et c’est là que j’ai commencé par être arrêté.

Après cette première arrestation, je me suis échappé en 1987. Ils m’ont rattrapé. Je me suis échappé à nouveau, pour ressortir en 1989 après, je me suis réinscrit en 1990 avant d’être arrêté à nouveau en 1992 et j’ai été complètement exclu du campus en 1994. Aujourd’hui je suis encore sur le coup d’un mandat d’arrêt. Bref, voilà ce que je peux dire en ce qui me concerne.

Quelles sont les causes de ces fréquentes arrestations?

C’est évident. Nous étions dans un pays où les libertés portaient des entraves. Les libertés n’étaient pas libérées. Il n’y avait pas la possibilité d’écouter, de s’exprimer, de se réunir ; la possibilité de manifester, la possibilité de lire. Donc c’était à un moment où il fallait lutter pour avoir la possibilité de lutter.

Les premières luttes étaient dans le sens de conquérir les libertés démocratiques pour pouvoir aller aux revendications, parce que sans les libertés démocratiques nous ne pouvions prétendre revendiquer quoi que ce soit. Ce combat n’était pas du goût du régime en place. Et là, tous les moyens sont mis en œuvre pour nous bâillonner. C’est ainsi que j’ai fait l’objet des arrestations arbitraires. Sur le chemin de ce combat, j’ai perdu beaucoup de camarades. Je profite de l’occasion avec votre permission pour leur rendre un vibrant hommage: je veux nommer Luc Togbadja, Serge Gnimadi, Akpokpo-Glèlè Rémi, Dansou Maurice, etc. qui étaient au combat avec nous et qui ont perdu leur vie. D’autres ont perdu leurs familles parce qu’elles s’étaient disloquées. C’était horrible.

D’où est ce que vous puissiez la sève de ce courage hors pair?

C’était la passion! La passion de lutter et de voir qu’on peut enfin espérer que quelque chose de beau pour le Bénin. En ce moment, on ne comptait pas les sacrifices. On y allait à corps perdu parce qu’on était content malgré les tortures, malgré les arrestations arbitraires, malgré les renvois, malgré les années de clandestinité.

C’est une ambiance conviviale, une chaude ambiance de militantisme. Je suis aujourd’hui heureux de voir que les différentes luttes ont pu effectivement abouti à défaire enfin l’autocratie, nous donnant raison d’avoir osé sacrifier notre vie, c’est-à-dire, tout ce que nous avons de plus cher. Je persiste et je signe que ce combat valait la peine d’être mené.

Les libertés démocratiques étant désormais un acquis, quel doit être le combat de la jeunesse d’aujourd’hui?

J’ai lu tout à l’heure dans un de vos éditoriaux que le Bénin est  ’’ tidjanisé, hamanisé’’.Ça fait rire. C’est réel, et c’est dit de façon plaisante telle qu’il est important aujourd’hui de savoir que si les luttes hier étaient pour la conquête des libertés, aujourd’hui, les luttes doivent être pour la conquête des valeurs, pour la conquête de l’éthique, pour permettre au moins de se faire un chemin pour le développement.

Le Bénin est – il bien géré à votre avis?

Lorsqu’on remarque ce qui se passe aujourd’hui, on ne peut pas se réjouir, si on a quelque once de patriotisme en soi. Hier nous avons lutté contre le système autocratique, c’était l’autocratie qui était au pouvoir. Mais aujourd’hui, c’est le système ploutocratique qui est au pouvoir, c’est-à-dire un conglomérat de mafieux, parvenu au pouvoir à coups d’argent, de corruption et de fraude. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Prenez n’importe quel secteur socio-économique de notre pays, vous allez voir leur impact.

Cet impact, qui est le reflet du banditisme d’État, est allé jusqu’au campus. Et c’est ce qui explique le détournement du mouvement estudiantin aujourd’hui. Ça fait partie des raisons du non-décollage du mouvement estudiantin qui est un microcosme pour la société béninoise. Hier, lorsque les étudiants levaient la tête, on se disait : « Ah! Il y a quelque chose qui ne va pas. » Il doit y avoir un problème parce que c’est l’éveilleur de conscience, c’est l’allumeur clignotant pour dire « attention! Tel que vous y allez là! Stop! Sinon danger! » Mais aujourd’hui regardez, on ne peut pas se réjouir.

Si le système d’hier était mauvais, donc à combattre coûte que coûte, celui d’aujourd’hui est encore plus dangereux parce que c’est la législation du vol, du gaspillage, du détournement, du grenouillage, du tripatouillage, du pillage, de la corruption, de la fraude, de tout ce qu’un pays ne peut connaitre s’il veut aller au développement. Lorsqu’on veut que ça change nécessairement, il faut lutter pour le balayage systématique de ce système. Il ne s’agit pas de constater que c’est un homme ou deux hommes. Non! La question ne se pose pas en termes d’hommes. C’est en termes de système, de structures, de méthodes de gestion et d’organisation.

C’est le combat actuel et qui interpelle toute la jeunesse universitaire béninoise. Je suis prêt à tout moment, à tout instant à reprendre le combat même s’il faut aller en prison. Mais je ne partirai plus simplement comme ça s’est passé en 1985 : je lutterai davantage.

De nos jours, il s’agit de lutter contre le système mafieux, de lutter contre le système qui permet l’enrichissement d’une petite minorité au détriment de la grande majorité qui végète dans la misère. Il faut lutter contre ça. Et c’est la jeunesse qu’il faut pour le faire. C’est comme ça dans tous les pays. Interrogez toutes les révolutions, de la Française jusqu’à la Chinoise en passant par l’Américaine ou l’Anglaise. C’est la jeunesse d’abord. Sinon, on ne peut pas parler de changement. C’est en cela qu’ils font mal à ce pays en amenant la jeunesse à adopter la non-valeur comme comportement.

On n’a plus cet idéal du beau, du « je rêve pour mon pays » pour le voir rayonner dans le concert des nations.

Que faut-il faire pour redorer le blason du mouvement étudiant?

Tout doit partir de l’union, l’entente dans les actions. C’est-à-dire diversité de pensée, mais unité dans les actions. Les autorités, en vous aidant à créer plusieurs syndicats ne visent qu’une chose créer la cacophonie pour mieux se tirer d’affaire. Dans le contexte actuel, on peut conserver les bords syndicaux, mais lorsqu’il s’agit de présenter les problèmes des étudiants, il ne doit pas y avoir quelque cacophonie. Lorsqu’on parle du transport étudiant, de la restauration, de la construction d’amphi, de la qualité de l’enseignement, on ne doit plus parler en termes de plusieurs syndicats.

Nous avons une communauté qui est une et indivisible, fédératrice de toutes les revendications des étudiants. Si on ne fait pas ça, on fait fausse route. En dernier, l’impact du banditisme d’État ne permet plus l’émulation, mais plutôt l’émergence de gens qui ne voient plus la nécessité de lutter pour leurs camarades. Il y a aussi cette confusion créée et entretenue par les autorités par rapport aux mouvements de revendication, ensuite la confusion au niveau des méthodes de lutte et la catégorisation même des revendications. Je vais vous donner un exemple. Lorsqu’on allait en grève, pourquoi les gens suivaient en fait ? On sensibilisait tout le monde, parents, étudiants et enseignants, du bien-fondé de nos revendications.

Le travail de base, c’est la sensibilisation. En notre temps par exemple, on a mis en place les Cmi (corps mobiles d’information) qui vont dans les ministères, les quartiers pour expliquer aux parents et travailleurs, les raisons profondes de notre mouvement. « Mais qu’est-ce que vous revendiquez ? » demandaient-ils. On le leur expliquait. Tout étudiant savait en même temps les revendications non négociables, les revendications pressantes à satisfaire ici et maintenant. Et lorsqu’on l’exposait, il n’y avait pas de raison que les étudiants et parents ne suivent pas. Nous recevions l’adhésion immédiate des uns et des autres.

On ne se jetait pas un matin dans la rue ! Pas du tout ! Tout était planifié. Notre slogan c’était« action successive à intensité progressive »(Asip) et, c’est ça que nous avons toujours pratiqué. Et surtout, il faut que ces responsables soient d’une grande probité. Parce qu’en matière de promesse d’argent, nous en avions eu suffisamment, promesse de bourses d’étude et autres. Mon bureau en a eu suffisamment, mais aucun responsable de mon bureau n’a cédé. Au contraire, on se revoyait et chacun racontait les promesses qui lui ont été faites. Sur ce plan, on était irréprochable. Il faut que vous développiez également une politique d’adhésion des masses.

Que pensez-vous d’une éventuelle révision de la constitution?

J’ai une position très nette sur cette constitution, depuis son adoption le 11 décembre 1990. C’est une mauvaise constitution tout simplement parce que c’est une constitution qui légalise en fait la braderie de la souveraineté nationale à cause des articles 67 et 68, et qui permet à une armée étrangère d’intervenir dans les conflits intérieurs.

Cela seul me suffit pour dire que c’est une constitution bâtarde. Elle ne permet pas un vrai épanouissement des valeurs culturelles. Même si on doit réviser la constitution, ça ne doit pas être aujourd’hui. Il faut que ça soit après 2006. Parce que tous ceux qui parlent de la révision de la constitution optent pour la pérennisation du système mis en place par Kérékou depuis 1972. Pourtant j’ai été un admirateur de Kérékou depuis mon enfance parce que je voyais en lui un révolutionnaire, un patriote. Bref, je l’admirais.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de l’université?

 Vraiment mes plus beaux souvenirs (rires) ? J’en ai tellement eu. C’est l’engagement dans le combat et surtout l’engagement des femmes qui lors des mouvements se montraient très dévouées. Des étudiantes qui rentraient dans les maisons et apportaient de l’eau et fleur aux hommes au front. C’était formidable!

Quels sont vos mauvais souvenirs de l’université?

Je n’en ai pas eu.

Malgré les tortures? 

C’était beau.

Votre mot de fin

Je vous félicite très sincèrement pour le travail que vous abattez. Malgré les difficultés vous continuez d’être un journal objectif.

In parution spéciale du 15ème anniversaire / Le Héraut



Créé en novembre 1988, LE HERAUT est le tout premier journal des étudiants du Bénin. Informer, former, éduquer et divertir les membres de la communauté universitaire et la nation, tels sont les buts essentiels de ce mensuel. Pionnier dans la naissance et la floraison d’une presse privée libre et plurielle au Bénin, Le HERAUT fait office de lieu de baptême pour nombre des grandes plumes de la presse nationale et d’école de journalisme par défaut pour qui sintéresse au métier. Membre du Carrefour International de la Presse Universitaire Francophone (CIPUF) et initiateur de l’Union des Presses Universitaires Francophones de lAfrique de l’Ouest (UPUFAO), LE HERAUT a un lectorat potentiel de plus de cent mille étudiants (100.000) étudiants répartis sur tous les campus universitaires du Bénin. Le Héraut est entièrement conçu et réalisé par des étudiants venus de divers facultés, instituts ou écoles.


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